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DANSE AVEC LES CHIENS


Ce texte est un montage de citations empruntées, malgré eux, à Antonin Artaud, André Breton, René Char, Lautréamont, Frédéric Nietzsche et Arthur Rimbaud.


« Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la campagne, on voit, plongé dans d’amères réflexions, toutes les choses revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L’ombre des arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en s’aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j’étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rêver, me paraissait étrange ; maintenant, j’y suis habitué.
« Je suis un  homme qui a perdu sa vie et qui cherche par tous les moyens à lui faire reprendre sa place.
« Me voici sur la plage armoricaine. Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, chasser, boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant !
« Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre.
« Je suis homme par mes mains et mes pieds, mon ventre, mon estomac, mon cœur de viande. Mais je reviendrai avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux. On me jugera d’une race forte. Je serai oisif et brutal.
« Le vent gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses et le hibou chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l’entendent. Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s’échappent des fermes lointaines ; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à la folie.
« Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de flammes. Je me perds dans ma pensée comme on rêve, comme on entre subitement dans sa pensée.
« Tout à coup les chiens s’arrêtent, regardent de tous les côtés avec une inquiétude farouche, l’œil en feu, et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant qui crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d’un toit, soit comme une femme qui va enfanter, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime – et ils se mettent à aboyer tour à tour contre les étoiles, contre la lune, contre les montagnes, contre le silence de la nuit, contre les chouettes, contre les araignées, contre les corbeaux, contre les arbres, contre les rochers, contre le bruit sourd des vagues, contre leurs propres aboiements… Puis ils se mettent à nouveau à courir dans la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes par dessus les fossés, les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées.
« Les hallucinations sont innombrables. Je suis maître en fantasmagories.
« Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches maisons en joie. Un grand vaisseau d’or agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin… J’ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d’artiste et de conteur emportée !
« Plus de mots !
« On me parle de mots, mais il ne s’agit pas de mots, il s’agit de la durée de l’esprit. Cette écorce de mots qui tombe, il ne faut pas s’imaginer que l’âme n’y soit pas impliquée. La corde, que je laisse percer de l’intelligence qui m’occupe et de l’inconscient qui m’alimente, découvre des fils de plus en plus subtils au sein de son tissu arborescent. Et c’est une vie nouvelle qui renaît, de plus en plus profonde, éloquente, enracinée.
« Ils sont privilégiés ceux que le soleil et le vent suffisent à rendre fous, sont suffisants à saccager !
« Je suis de nouvelles voies, il me vient un art nouveau du discours : je me suis fatigué des langues anciennes. Mon esprit ne veut plus cheminer sur des sandales éculées.
« Oui, il faut être absolument moderne ! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques!
« Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Il m’est impossible de concevoir une joie de l’esprit autrement que comme un appel d’air. Et que mon fleuve d’amour se jette dans le non-frayé ! Comment un fleuve, au bout du compte, n’aboutirait-il pas à la mer ? Certes, un lac est en moi, un lac solitaire, qui se suffit à lui-même, mais le fleuve de mon amour l’emporte avec lui – vers la mer !
« Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse ! »

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