PAUL GAUGUIN,

 

L’INSURGÉ SOLAIRE

 

 

PUBLIÉ PAR LA SIRÈNE ÉTOILÉE EN 2015

 

 

 “Gauguin est mort. On peut tout dire  maintenant : il nous appartient. mais à nous de le faire revivre de nos lèvres...“ 

Victor Segalen, “Hommage à Gauguin“

 

 

“Gauguin, le premier, mieux que Van Gogh peut-être, incarne l’artiste idolâtre de l’art.“ 

Françoise Cachin, “Gauguin“

 

 

  

Je suis un sauvage, le frère des maoris, des nègres, des indiens. Je suis un sauvage. Je suis un insurgé. Je suis un incendiaire. J’ai mis le feu à la peinture, le feu à l’Europe, le feu à l’Occident. J’ai renié votre civilisation pour vivre loin, sous les Tropiques, vêtu d’un paréo, faisant l’amour avec des vahinés dans la Maison du Jouir, peignant, surtout peignant ; à la peinture acharné, obstiné, pour la sauver de l’académisme, de la perspective, des joliesses de l’impressionnisme et des brumes du symbolisme ; vivant de la peinture, mourant de la peinture – et moi, Paul Gauguin, le sauvage, mort à Atuona, dans l’île des Marquises, Hivaoa, je vous crache au visage.

 

 

« Je suis un nègre » a dit Rimbaud en quittant Charleville, en quittant sa mère, l’ineffable Mother, en quittant sa sœur, la niaise Isabelle, mais lui, c’est l’or qu’il voulait, poésie reniée, jetée aux orties; il ne voulait plus que l’or. Plus de bateau ivre ! Il est parti, Rimbaud, il a bien fait de partir1, loin de Verlaine et des enfileurs de vers, mais c’est l’enfer qui a eu le dernier mot. La poésie s’est vengée, l’a brûlé de l’intérieur. Oui, le feu, toujours le feu, le feu en nous; n’est-ce pas, Vincent ? Vous ne pouvez pas comprendre, vous, les tièdes, les complaisants, les êtres mous des cités moisies.

 

 

Vincent est mort, mort dans les blés, dans un vol de corbeau, mort au soleil, mort de soleil, mort de peinture, mort de solitude. Vincent brûlé d’une folie, de tournesols, mort de trop d’amour en lui, n’a pas fini de tourner autour du soleil. En Arles j’ai peint ses yeux de fou; puis j’ai quitté tout ce jaune qui était l’or de Vincent, et son rêve d’atelier fraternel parce que, moi, l’atelier je le voulais dans un autre monde, une autre peinture, mais je le dis encore, je ne cesserai pas de le dire, l’esprit des morts veille2.

 

 

L’Europe tue, l’Europe meurt, l’Europe tue les sauvages les Philistins tuent les sauvages comme ils ont tué Jésus, comme ils tuent les poètes, comme ils tuent les peintres. Ils ont tué Jésus, ils ont tué Vincent, ils tueront Artaud3, ils me tueront, m’ont déjà tué. L’Europe tue les maoris, tue les nègres, tue les indiens, mais il y a des morts plus vivants que ceux qui croient vivre. Mon père est mort, son corps laissé sur une terre de hasard4 et je n’ai pas connu mon père, et ma mère est morte  quand j’étais en mer, et ma fille Aline est morte, ma fille, mon amour, mon seul amour. L’esprit des morts veille, l’esprit des morts souffle où il veut, où il y a des têtes sensibles, des cœurs ouverts, des hommes libres.

 

 

Moi, Paul Gauguin, je suis un homme sans racines, un enfant du Pérou, d’Orléans, de Paris, mais plus encore un enfant de l’océan5 Je suis Paul Gauguin, comédien et martyr, et voleur, dit Emile Bernard, le petit Bernard qui a léché les souliers de Cézanne avant de lécher les miens, qui se croyait prophète à mener la peinture en terre promise. “La synthèse“ disait-il, le truc qu’il avait trouvé, que nous avions trouvé pour sortir la peinture de l’impressionnisme, lui donner non la légèreté de l’image mais le poids de la peinture, non la vibration de la peinture mais la vérité de la peinture, comme disait Cézanne, mais autrement que Cézanne. Mais qu’est-ce qu’il a fait, Bernard ? Qu’est-ce qu’il a peint, Bernard ? Et Sérusier avec son “Talisman“6. Comme si le nabi faisait le moine avec ses roses, avec ses croix !

 

 

Moi, je suis allé cueillir la fleur de tiaré, le gardenia tahitensis, la fleur maorie, la fleur solaire, la fleur de lune, la fleur aux mille parfums entre les jambes de Titi, les jambes Pahura, les jambes de Tea a Mana, les jambes de Téhura, les jambes de Fetuoni, les jambes de Marie-Rose et les jambes de celles dont j’ai oublié le nom. O les Tropiques ! 0 la Martinique ! O Tahiti, Mataiera, Punaaira ! O les Marquises, Hivaona, Atuona ! O liberté des corps, joie des chairs généreuses. Chevelures, chevelures ! O Tropiques, c’est avec vous que j’ai fait mes plus beaux enfants, je veux dire : mes plus beaux tableaux, peintures de la joie de vivre, des corps heureux, de la nature lumineuse, de l’éternité qui ne s’est pas encore en allée.

 

 

Oui, mes plus beaux tableaux, ceux qui parlent maori : “Vahine no te vi“, “Faaturuma“, “Matamoe“, “Ia orana Maria“, “Fatata te mouà“, “Nafea Faaipoipo“, “Te nave nave fenua“, “Manaò“, “Otahi“, “Tupapaù“, “Merahi metua no Tehamana“, “Te ari vahine“, “No te aha oe riri“, “Te tamari no atua“, “Te pape nave nave“, et ceux qui parlent français : “La Sieste“, “Sur la plage“, “Autoportrait, près du Golgotha“, “Le Cheval blanc“, “Femmes sur le bord de mer“, “Fleurs de tournesol“, “Nature porte au pamplemousse“, “Cavaliers“ et celui-ci en trois questions, comme une seule question : “D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?“

 

 

 

 

Je vous ai peintes, vahinés de Tahiti, des Marquises, comme fleurs parmi les fleurs, mais solides comme des arbres, terriennes, rêveuses, boudeuses, sensuelles aux seins nus, seins de mangue et de vanille, femmes aux robes de fleurs sur les reins ardents, pareos comme peints par Matisse, femmes d’innocence et d’océan, Eves de serpent et de renard7 d’avant la parole maudite, cueillant les fruits de l’arbre à pain ou bien Marie qui aurait connu l’homme pour un Jésus tout d’humanité, femmes nées pour être peintes, femmes qui se donnent mais qu’on ne possède jamais, femmes au corps généreux, plus femmes que les femmes, là-bas en Europe, à Paris ou à Copenhague, femmes nées pour que je les célèbre de toute ma passion de peintre, en joie de peinture, en joie de vivre, ouvrant la voie pour Matisse et pour Picasso8.

 

 

 

 

D’autres allèrent voir ailleurs, l’Orient disaient-ils, mais ce n’étaient encore que harems et danse du ventre, odalisques sur des coussins, exotisme, exotisme et les peintres comme au zoo, même Delacroix, oui, Delacroix, qui pourtant avait tout compris de la peinture, de la ligne et de la couleur, du travail de l’œil, avant que Courbet ne fasse surgir la peinture du réel, peintres de l’œil à distance, à la surface des choses, les impressionnistes aussi, mais moi j’entre dans le monde, vraiment, de toutes mes antennes, je ne peins que ce que j’éprouve, je vis avant de peindre je suis sauvage pour peindre, les sauvages, le monde sauvage de l’innocence, de la joie de vivre, le monde sans Bible, sans prêtres, sans gendarmes9, sans Blancs qui tuent le monde parce qu’ils tuent les dieux de la terre et de la mer, de la montagne et de la forêt.

 

 

Les dieux sont morts, mais l’esprit des morts veille en Bretagne. J’ai vu Jésus dans la chapelle de Tremalo, j’ai vu Jésus sur le calvaire de Nizon10, il m’a dit : “Paul, sais-tu pourquoi ils m’ont tué ?“ et je lui ai dit : “parce que tu portais la justice, la vérité, la charité; parce que tu portais le Verbe, le Verbe qui était chair“ et il m’a dit encore : “Paul, ils auront ta pea comme ils ont eu la mienne parce que nous portons le feu et du feu ils n’aiment que les cendres“ et je lui ai dit encore : “Jésus, je ne veux pas mourir, je veux vivre, je veux la chair des femmes, je veux la chair de la peinture, je veux la lumière, je veux la couleur, je veux la forme, je veux peindre le monde le vrai monde, non pas l’autre monde, mais ce qui reste du monde, ce qui devrait être encore.“

 

 

 A Nizon, à Pont-Aven, j’ai vu Job se battre avec l’Ange11, grand combat de l’homm contre lui-même, contre Dieu, contre les hommes sourds et aveugles, et Job est sorti de la nuit en boîtant, mais tenace, la vie plus que jamais au corps et les Bretonnes, là, sous le calvaire de Nizon, savaient que l’esprit des morts parle, elles entendaient la voix de celui qui était là, sur la croix de pierre, et qui leur donnait le courage de vivre sur cette terre ancienne aux pierres levées d’espérance, à contre-malheur, à contre-misère et Jésus posait sur elles un regard d’amour et j’ai voulu le peindre en naïveté comme il fut jadis sculpté dans le bois, dans la pierre, dans l’amour de Marie, l’amour de Madeleine, à jamais posé sur sa douleur.

 

 

Avant les pieds nus des vahinés sur le sable j’ai entendu le bruit sourd des sabots bretons, comme venu de temps anciens, comme un souffle de pierre dressée dans l’alliance des étoiles, et le son des semelles de cuir, et le roulement des voitures sur le boulevard parisien quand j’allais à la Bourse12 ou retrouver Degas à la Nouvelle Athènes pour refaire le monde de la peinture n’étaient plus que soupirs de la ville aussi dérisoire que le geste qui délace un corset sur une femme du monde ou du demi-monde. et j’ai mis à mes pieds des sabots pour entendre mon pas qui me disait : “Paul, tu n’es pas mort, tu lutteras contre la mort tant que tu n’auras pas accompli ton destin de peintre, la tâche qui t’incombe pour donner vie à la peinture vie nouvelle, vie éternelle“

 

 

Et les coiffes de Pont-Aven, drapeaux blancs sur le ciel noir, voiles sur l’océan, blanches sur le sang de terre13 du combat de l’Ange et de Job. Visions, visions, c’est dans la tête qu’est l’image, pas dans l’œil, voici ce que j’ai compris à Pont-Aven, à contre-chant de l’impressionnisme, des leçons de Pissarro et des autres titilleurs de peinture, et plus loin, plus fort, que Courbet, Manet, Degas, dont l’œil au moins avait du nerf, du muscle, de l’os, mais moi, c’est plus profond que je plonge les racines de l’œil, dans ma tête qui pense dans mon corps qui reçoit toutes les ondes, dans ma tête qui voit le monde comme il est à voir, à penser, à sentir depuis les Egyptiens, comme le voient les nègres, les indiens, les maoris, comme le voient les dieux morts.

 

 

Les dieux, les dieux, savent-ils la détresse des hommes qui les cherchent dans les champs de blé, les forêts altières, sur les montagnes embrouillées, sur l’océan sans cesse recommencé comme le sont la vie, l’homme, le monde, de siècle en siècle ? Et moi, je suis allé de Bretagne en Martinique, de Provence à Tahiti, aux Marquises, à la recherche des dieux du monde, des dieux de la peinture, des hommes-dieux, des femmes-dieux, des lieux où l’esprit des morts veille, où merveille sont la chair, la fleur, la lumière, la couleur, et j’ai peint ce qui reste des dieux là où l’esprit des morts veille, et j’ai peint l’esprit divin dans le monde, là où l’homme d’Europe ne l’a pas encore entièrement détruit d’administration coloniale, de morale et d’argent.

 

 

Paris galère, Paris bohème, Paris misère, Paris des arts qui meurent, des hommes qui meurent et des dieux morts depuis longtemps, Paris de l’argent-roi, de l’Institut et des Beaux-Arts, Paris des marchands qui marchandent, qui tondent la laine sur le dos des peintres14, Paris des critiques qui ne voient rien de ce qu’il y a à voir, Paris de ma vie d’avant, de ma vie d’homme conforme, bourgeois, marié, aux cinq enfants15, je t’ai quittée chaque fois que j’ai pu, pour la Bretagne, pour Panama, pour Tahiti, pour les Marquises parce que tu ne voulais pas de moi, parce que je manquais d’air, je manquais d’argent, je manquais de peinture, peinture essoufflée, peinture mondaine, peinture du bout des doigts, peinture pointilleuse, peinture “bas de plafond“ comme a dit Odilon Redon; Paris, je t’ai quittée, comme Arthur Rimbaud, pour un autre monde.

 

 

Un autre monde ? Mais est-ce un autre monde ou le souvenir d’un autre monde, monde déjà pris de vermine, temples perdus dans la végétation, idoles délitées, dieux lointains, Maoris qui dérivent sur le cours de l’Histoire, colonisés, christianisés, exploités, administrés,  Maoris qui perdent la mémoire et dont les chants se perdent dans la nuit, la nuit d’une année nouvelle pendant laquelle j’ai voulu mourir. J’allais vers la mort, sereinement, la vie ratée derrière moi, l’œuvre derrière moi, seul, pauvre, malade; je suis allé dans la montagne, j’ai pris l’arsenic, trop d’arsenic, et ce fut douleur extrême dans l’aube La mort n’a pas voulu de moi, comme Tahiti ne voulait plus de moi.

 

 

Mais j’ai tant voulu vivre ! Je me suis battu contre la vie mauvaise, contre moi-même, contre la tentation bourgeoise, contre Mette et le Danemark, contre Pissarro et l’impressionnisme, contre Bernard, Schuffenecker, Sérusier et les autres, les petits peintres qui ont tiré la couverture à eux, qui ont ramassé les dividendes, qui ont refusé la grande aventure et m’ont laissé crever au bout du monde, au bout de cet autre monde qui n’était déjà plus un autre monde, royaume en perdition, paradis emporté par le vent de l’Histoire, par l’âpreté conquérante, par la morale cisaillante. Alors j’aurais mieux fait de mourir, cette nuit-là, quand les chants montaient du rivage dans l’ardeur de l’alcool et le parfum des amours vaillantes, mais je ne suis pas mort et j’ai tenté de vivre encore, plus loin, dans l’île plus sauvage des Marquises : Hivaoa.

 

 

 

Vincent, lui, est mort. Il n’a pas raté sa mort dans les blés d’Auvers, il est mort de la mort qui déjà le rongeait en Arles, mort brûlé du soleil qui brûlait en lui.Tournesols, tournesols, je me souvenais de vous encore à Tahiti, je vous ai peints sur un fauteuil, frère de la chaise de mon absence que peignit Vincent16; je vous ai peints sous un œil-soleil un œil-soleil-fleur17, ici près d’un visage maori, là dans un vase par moi sculpté, moi-même vers un autre soleil tourné, soleil des Tropiques, pour des floraisons généreuses, abondance de fruits, nudités épanouies, amours chaleureuses, soleil, soleil des îles lointaines où j’ai fini par mourir, usé, malade, mais fier d’être à jamais Paul Gauguin. 

 

 

 

Tu te souviens, Vincent, quand nous peignions les Alyscamps en Arles, ou bien le Café de la Gare, déjà nous n’avions plus le même regard. Tu voyais classique, tu peignais ce que tu voyais, quitte à tourbillonner du pinceau, tu allais droit devant toi tandis que moi, je cherchais, je tâtonnais encore, mais sûr d’autres portes à ouvrir déjà entrouvertes à la Martinique, à Pont-Aven, sûr d’une autre peinture à formuler. Toi, tu peignais en fièvre, en luttte avec le soleil, impressionniste à la folie; moi, je cherchais un ordre, une solidité, non l’instant, le mouvement, mais la présence qui tient contre le temps. J’avais compris que Cézanne niait l’impressionnisme de l’intérieur et que notre tâche à nous, les peintres, était de dégager l’image du temps, de peindre comme jadis d’autres dressaient des monuments aux dieux qui n’étaient pas encore morts.

 

  

 

 

Je voulais du Japon, plus Japon que le tien, du Japon en défi de la perspective, l’académisme même à réfuter, pas de la couleur locale, ni exotisme nippon, mais du plan japonais, la couleur en aplat, vive, forte, franchement posée dans un dessin ferme, frontal, du Japon transcrit à la manière de Paul Gauguin, avec du mystère, de l’énigme. Qu’on se demande en le voyant ce qui là se trame. Tu as vu ces deux vieilles Arlésiennes à la barrière rouge18 dans un jardin, l’hiver? il y avait là pour moi du grec aussi, du Puvis de Chavannes, du “style moderne“, et je l’ai dit à Emile Bernard qui lui aussi cherchait, mais sans envergure, sans l’élan vrai qui vous élève au-dessus des montagnes. Et je l’ai enseigné à Sérusier.

 

 

Je suis un sauvage. Les sauvages aiment les montagnes et l’océan, l’océan qui les éloigne, l’océan qui les sépare. Je te salue, vieil océan,  par mes souvenirs de marin, passant d’un monde à l’autre. Tu étais là presque à ma naissance, à cette naissance que fut la mort de mon père me laissant seul au Pérou avec mère et sœur chez l’oncle généreux pour une enfance d’exil doré; tu étais là quand nous sommes revenus à Paris, quand je suis allé au Panama, à la Martinique, à Tahiti, aux Marquises; tu étais là dans un sens et dans l’autre sens et tu es là encore quand je meurs sur la rive d’Atuona. je te salue, vieil océan qui est la sagesse du monde; toi, grand large, appel en délivrance, espace en connivence, seul véritable infini.

 

 

 

 

Océan, tu te souviens quand nous étions au Pouldu avec Meyer de Haan19 chez “Marie Poupée“, Marie Henry, nous avons décoré son auberge. J’ai fait le portrait oblique de Meyer lisant Carlyle et Milton, Sartor Resartus et Le Paradis perdu; j’ai fait le mien avec auréole entre pommes et serpent, Adam sans Eve, Adam mélancolique qui se détourne des pommes, ne cueillera pas les fruits de l’arbre de la connaissance, fruits trompeurs, fruits académiques d’un paradis perdu, mais, océan, l’œil en toi se perd, tend à l’impressionnisme, quand moi j’avais besoin de formes besoin de verticales de butées du regard, une fois pourtant, au Pouldu, je t’ai peint à la japonaise20, sombre, écumeux, rocailleux, plage arrangée d’orange, plage déjà de Tropiques, plage restreinte, submergée bientôt peut-être.

 

 

 

 

Ou bien à Tahiti je t’ai peint en écume et rochers encore, en arrière plan d’une plage jaune sur laquelle est assise, opulente, une femme nue, monumentale, sculpturale, Vénus sortie de l’onde, sirène en attente21. J’ai redonné un corps à la femme, j’ai redonné du poids au corps hors la froideur classique en froideur de marbre, hors l’élusion impressionniste, célébration du corps, éloge de la vahiné, de la femme sans corsets ni bottines, présence qui s’impose au tableau, s’empare du plan parce que posée ferme sur le sol, femme terrienne, peau couleur de terre comme preuve de l’argile qui fut première à la création. Oui, j’ai peint sur la terre, peint le paradis avant de le perdre avant qu’il ne disparaisse.

 

 

J’ai pétri la terre, j’ai réinventé la sculpture par la céramique avant même de bousculer la peinture, j’ai modelé le grès, j’ai taillé le bois, joué du bas-relief et de la barbotine, loin du marbre léché, poli; j’ai travaillé la terre première en indien , en inca22, j’ai fait mon portrait sanglant, cou coupé, crâne scalpé pour que fleurs soient mises dans la tête23, tête posée sur la table, cou coupé en Orphée dormeur, tête de mort, tête de Paul Gauguin, saint et martyr, homme à jamais blessé, mais présent au-delà de la mort, songe d’homme en terre de grand feu, songe primitif d’homme qui invente la sculpture moderne.

 

 

Plus tard, aux îles je vins au bois, en main d’artiste maori, en esprit d’homme relié aux mystères de la nature et des dieux pas si morts qu’on le croit. Moi, sauvage, “ultra-sauvage“ disais-je à l’ami Daniel de Monfreid24, j’ai sculpté des idoles, taillé le bois de fer et le bois de pua; j’ai sculpté Taaroa, “l’Idole à la coquille“ assise en lotus, pour être un sauvage parmi les sauvages, parce qu’il n’y avait plus d’images de ce dieu de lumière, créateur de l’univers; et j’ai gravé dans le bois Te atua (le dieu), Taaroa encore avec Marie et Jésus enfant, et j’ai gravé aussi Bouddha parce que je prends mes dieux où je veux; et j’ai gravé des vahinés en leur donnant ce conseil : “soyez heureuses, vous serez amoureuses.“

 

 

 “Soyez mystérieuses“, “soyez heureuses“, “soyez amoureuses“, cela je l’ai écrit dans le bois, panneaux en accueil à la Maison du Jouir, maison de bambou et toit en feuilles de cocotier, dernière maison sur l’île d’Hivaoa, dernière case de ce jeu d’échecs que fut ma vie (ou jeu de dames ?). Cela je l’ai taillé en bas-relief, en bois de séquoia, cinq panneaux encadrant la porte, sauvés par Victor Segalen en vente aux enchères quand j’étais cadavre déjà dans la terre d’Hivaoa,; panneaux en chambranle avec deux nus dressés à l’entrée de ce temple de vie, d’amour, d’amitié, de peinture, ma dernière demeure sur cette terre, mon testament.

 

 

Oviri25, tu es au centre de mon œuvre, de ma vie, femme-céramique, femme-idole piétinant un monstre, diable peut-être ou loup, telle Marguerite et la tarasque; Oviri, cela dit “sauvage“ et c’est un dieu dans la forêt, mais ici femme, femme au visage de masque, fléchie en sa nudité, tenant en sa main l’enfant-loup et dite “La Tueuse“ ou, dans une lettre à Mallarmé, “cruelle énigme“; Oviri, sculpture en terre, grand feu, subversion de l’art céramique et moi-même oviri, oui, oviri je suis, sauvage par nature, sauvage par volonté, sauvage en peinture et en sculpture, sauvage dans ce grand rêve d’une vie libre.

 

 

Et maintenant que je suis mort je suis célèbre, je suis génial dans les musées on se prosterne devant mes tableaux, je vends des galettes à Pont-Aven, j’accueille les touristes en Polynésie, je suis fantôme au Bois d’Amour, fantôme à Tahiti, fantôme à Hivaoa et je vois le monde qui dérive, le paradis plus que jamais perdu, mais dans mon œuvre, désormais glorieuse, l’esprit d’un mort veille, l’esprit de Paul Gauguin veille et moi, portant le flambeau d’une insurrection solaire, je vous crache au visage.

 

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QUELQUES DATES

 

1848: Naissance de Paul Gauguin à Paris.

1849-1854: Enfance au Pérou.

1855-1862 : Etudes à Orléans et à Paris.

1866-1871: Marin civil, puis en service militaire.

1872: Remisier chez un agent de change.

1873: Mariage avec Mette Gad.

1876: Expose un tableau au Salon.

1877: S’initie au modelage et à la sculpture.

1880: Expose sept tableaux et une sculpture à la cinquième exposition des impressionnistes.

1882: Décide de se consacrer à la peinture.

1884: S’installe à Copenhague avec sa femme et ses cinq enfants.

1885: Retour à Paris avec son fils Clovis, qui n’y restera que quelques mois.

1886: Travaille la céramique. Premier séjour à Pont-Aven.

1887: Panama et la Martinique.

1888: Passe neuf mois à Pont-Aven à la pension Gloanec., puis troismois à Arles auprès de Van Gogh.

1889: Expose dix-sept œuvres avec le Groupe Impressionniste et Synthétiste au Café des Arts en marge de l’Exposition Universelle. 1889-1890: Deux longs séjours à Pont-Aven et au Pouldu.

1891-1893 Premier séjour à Tahiti. de retour à Paris il expose une quarantaine de tableaux chez Durand-Ruel.

1894: Passe six mois à Pont-Aven. Est blessé (fracture de la jambe) lors d’une rixe à Concarneau.

18951897:Tahiti. S’installe à Papeete, puis à Punaauia avec la vahiné, Pahura. Souffre de la jambe. Fait des séjours à l’hôpital. Manque cruellement d’argent. Très affecté en apprenant la mort de sa fille Aline, son enfant préféré.

1898::Travaille pendant près d’un an comme dessinateur au Bureau des Travaux Publics.

1899: Pahura donne naissance à un petit garçon. Collabore au journal satirique de Tahiti Les Guêpes et crée sa propre feuille entièrement réalisée par lui-même, Le Sourire.

 

1900: Signature d’un contrat avec Vollard, qui lui enverra de l’argent en échange de ses envois d’œuvres. Edition à paris de Noa Noa.

 

1901: Installation aux Marquises, à Atuona, où  il construit la Maison du Jouir. Prend pour nouvelle maîtresse Vaeoho Marie-Rose, une vahiné de quatorze ans, qui le quittera, enceinte, avant de donner naissance à unepetite fille.

1902  :  S’oppose vivement aux autorités civiles et religieuses en soutenant les Maoris contre elles, ce qui lui vaudra d’être condamné pour diffamation.

1903: De plus en plus malade, Gauguin meurt le 8 mai. Toutes ses affaires sont vendues aux enchères. Victor Segalen achète les panneaux de la Maison du Jouir.

 

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QUELQUES LIVRES

 

 

 

. “Gauguin“, catalogue de l’exposition du Grand-Palais, 1989.

. Olivier Apert, “Gauguin“, Infolio, 2012

Françoise Cachin, “Gauguin“, Hachette, collection Pluriel, 1989.

. Jean-Luc Coatalem, “Je suis dans les mers du sud“, le Livre de poche, 2013.

. Alain Fleischer, “Gauguin“, Huitième jour, 2010.

. Paul Gauguin, “Oviri, écrits d’un sauvage“, textes choisis et présentés, par Daiel Guérin, Gallimard, 1974.

. Maurice Malingue, “La Vie prodigieuse de Gauguin“, Buchet/Chastel

. Jean-François Staszak, “Gauguin voyageur,“ Editions Solar, 2006.

 

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“Il était donc nécessaire, tout en tenant compte des efforts faits et de toutes les recherches, même scientifiques, de songer à une libération complète, briser les vitres, au risque de se couper les doigts, quitte à la génération suivante désormais indépendante, dégagée de toute entrave, à résoudre génialement le problème.“

 

Paul Gauguin, “Racontars de rapin“

 

 


 

 

 

 

NOTES

 

 

1.  “Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud.» (René Char)

 2. “L’Esprit des morts veille“ est le titre d’un tableau de Gauguin.

3. Antonin Artaud est l’auteur de “Van Gogh, le suicidé de la société“, Gallimard, 1974.

4. Le père de Paul Gauguin est mort sur le navire qui l’emmenait avec sa femme et ses deux enfants au Pérou, où il voulait tenter sa chance. Il a été enterré à Port-Famine, au Chili. Paul avait un an, sa sœur Marie en avait deux.

 

5. Paul Gauguin a vécu six ans au Pérou, chez un oncle de sa mère, un riche patricien. De retour en France, il fit ses études à Orléans, où vivait le frère de son père. Puis il fut marin pendant six ans.

 

6. Le Talisman est le titre du tableau peint par Paul Sérusier, conseillé par Gauguin, à Pont-Aven, dans le Bois d’Amour. Ce petit tableau devint l’icône des futurs Nabis.

7. Gauguin, qui considérait le renard comme le symbole de la perversité, l’a représenté plusieurs fois en compagnie féminine.

8. Voir Matisse, Le Bonheur de vivre et Picasso, La Joie de vivre

9. Gauguin, à Tahiti, eut des démêlés mportants avec les autorités administratives, policières et ecclésiastiques.

10. Le Christ de Tremalo est devenu Le Christ jaune et celui de Nizon est devenu Le Christ vert.

            11. Voir le tableau La Vision du sermon connu aussi soous le titre La Lutte de Jacob avec l’ange.

12. Gauguin fut pendant quelques années “remisier“ en bourse pour un agent de changes.

13. Telle est la couleur du sol dans ce tableau cité plus haut.

14. C’est surtout à Ambroise Vollard, marchand d’art avisé et rapace que s’en prend Gauguin.

15. Sans compter ses enfants illégitimes abandonnés à Paris, Tahiti et Hivaoa.

16. Voir le tableau de Van Gogh, La Chaise de Paul Gauguin.

17. L’œil détaché du corps est un signe qui appartient à Odilon Redon, peintre admiré par Gauguin, qui l’a repris allié au trounesol ans deux de ses derniers tableaux.

 

18. Voir le tableau Vieilles femmes à Arles.

 

19. Ce peintre d’origine hollandaise, amant de Marie Henry, fut un ami proche de Gauguin qu’il admirait et qu’il faisait profiter de sa rente.

20. Voir le tableau La Plage du Pouldu.

 

21. Voir le tableau Vahine no te miti (Femme de la mer)

 

22. Gauguin se disait volontiers inca.

23. Voir le pot en céramique connu sous le titre Pot en forme de tête, autoportrait.

24. Daniel de Monfreid fut le principal soutien de Gauguin dans ses dernières années.

après la mort de Gauguin et il s’empressa d’aller à Hivaoa voir la Maison du Jouir, déjà quelque peu démembrée. Il écrivit dès 1904 son important Hommage à Gauguin.

25. Tel est le titre de la plus célèbre sculpture en céramique de Gauguin.