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LA POÉSIE,
LA TARTE AUX POMMES
ET LE TOPINAMBOUR
DE SAINT-AUGUSTIN
un livre de
Gilles Plazy et Chloé Bressan
aux éditions La Part Commune (2011)
Quels rapports y a-t-il entre la poésie, la tarte aux pommes, le topinambour et saint Augustin ? Chloé Bressan et Gilles Plazy répondent à cette question au fil d’une correspondance entretenue pendant près de deux ans par courriels et lettres.
Ils se sont rencontrés dans un festival de poésie. Elle est venue vers lui, ils ont pris rendez-vous. Elle lui a donné des poèmes à lire. Ils ont sympathisé, se sont régulièrement rencontrés, ont échangé de nombreux courriels et quelques lettres, sont devenus amis, ont creusé ensemble, et non sans quelques âpres discussions, cette idée : la poésie est une expérience spirituelle. Ce n’est pas pour autant une raison, au contraire, pour se détacher du monde et pour perdre le sens de l’humour.
Ce livre est le premier ouvrage publié par Chloé Bressan, écrivain et comédienne, auteure de poèmes et de pièces de théâtre. C'est pour son poème Le Chant de la femme d'argile que Gilles Plazy a réalisé le livre d'artiste éponyme (voir page LA SIRÈNE ÉTOILÉE).
Gilles. 9 novembre 2008, 18h14.
Poésie et spiritualité, c'est un grand sujet. Mais pas simple. Je ne suis pas sûr d'avoir les idées claires. Oui, les deux vont (ou peuvent, ou devraient aller) de pair. Encore faut-il s'entendre sur ce que sont ces deux notions (réalités ?) énigmatiques. Il y a une poésie qui n'est que jeu vain de mots, ou gluante effusion sentimentale, alors que poésie, oui, ce peut bien être élan, élévation, sublimation dans et par le langage. Du moins effort, travail en ce sens (exercice spirituel).
Personnellement, je ne cesse de tâtonner. Mon chemin a été sinueux, hésitant, se perdant parfois dans les broussailles, revenant en arrière, s'engageant sur une piste puis revenant en arrière. Aussi n'ai-je pas été rapide. Au moins me semble-t-il quelquefois que maintenant je m'approche un peu de l'essentiel, du cœur des choses ai-je envie de dire sans trop m'interroger sur ce que cela veut dire. Et la façon dont tu es venue vers moi, la conversation non futile qui s'est engagée entre nous (merci pour ta confiance) m'incitent à creuser cela.
Gilles. 18 novembre, 14h 21
La poésie n'est parole ni de professeur ni de maître. Sauf à se trahir elle est parole d'homme libre, parole singulière, parole d'homme (de femme) sans maître et délié de tout professeur – et c'est par cela même qu'elle a toute sa force d'humanité, d'universalité. A condition toutefois de n'être pas souci nombrilique, parole tournée sur elle-même en complaisance d'autosatisfaction, mais orientée au don, à l'échange (ce qui suppose des personnes prêtes à la recevoir, à l'entendre, à l'accueillir comme un écho d'une voix latente en elles). Il lui suffit alors d'être parole d'ami, qui passe d'égal à égal. Et c'est en ami qu'il me convient de te parler (et que, je pense, il peut te convenir que je te parle, que nous nous parlions, dans un mutuel et conjoint questionnement).
Chloé. 25 janvier 2009, 18h 39.
J'ignore d'où vient ton acharnement à tourmenter tant ce que seule la poésie est en état de pouvoir toucher. Mais ne penses-tu pas que le dénouement, le délassement, le désenchevêtrement s'opèrera lorsque tu t'intéresseras à nouveau à faire de la poésie sans plus la penser comme une bête de cirque dévisagée par les regards curieux qui n'osent pas s'approcher ? Tant qu'on s'interroge, tant qu'on réfléchit, on reste à l'extérieur et n'appréhende rien de plus que son propre moi dans le miroir.
Chloé. 2 février, 13h 25.
La poésie ne vise pas à enseigner quelque chose selon moi, elle vise à atteindre sa propre perfection ; et la perfection d'un poème, qu'est-ce que c'est ?
Chloé. 10 février 2009, 9h 04.
Je rebondis sur la question suivante : Un poète est-il nécessairement et en premier au service du langage ? (…) Peut-on appeler poète celui dont la conscience est poésie même si le sujet en question ne fabrique pas le moindre vers, ni n'écrit la moindre graphie ni même n'en ressent le désir ? Celui qui œuvre chaque jour à son devoir le mieux qu'il peut et le plus précautionneusement proche de ce qu'il est, n'est-il pas poète de lui-même, à la fois par attention à ce qu'il fait et par inconscience d'en être un ? Finalement, la conscience de soi ne suffit-elle pas pour faire un poète de tout être qui porte attention à ce qu'il est et fait dans le monde de la finitude ?
Gilles, 25 février, 15h 11.
Une phrase de Pierre Reverdy (un très grand poète du XXe siècle) pour t'accompagner en Angleterre (tu pars demain, je crois) :
"La poésie a toujours été et sera toujours le plus noble exutoire de la conscience en malaise dans l'homme au contact de la réalité, hostile à son rêve divin de plénitude, de bonheur et de liberté."
Chloé. 5 avril,
Je crois en effet à ton histoire de fées penchées au-dessus du berceau. C'est peut-être un peu puéril, mais c'est une idée qui permet d'introduire la notion de "don naturel" qui contient en lui-même un devoir, un travail inhérent à soi, une mission personnelle à ne jamais négliger, et à n'abandonner à aucun moment de la vie, ce qui serait une trahison, un abandon, un déni de soi. Je place la liberté, dans cette vision, non loin de là où veille le doute et la grande fuite, le grand saut... Je ne place aucune définition de la poésie, encore une fois, je ne veux pas chercher ce qu'elle est, mais la faire quand elle doit avoir lieu.
Chloé. 15 mai, 14h 48.
Il pleut sur nos tartes aux pommes.
Gilles. 15 mai, 15h 56.
J'ai eu tout à l'heure une grande bouffée nostalgique de tarte aux pommes et j'ai bien failli faire un saut à L'Atmosphère, mais je suis resté attaché à quelques travaux.
Je t'embrasse sous la pluie.
Chloé. 25 juin, 19h 10.
Je t'écris dans l'éclosion de la première fleur de mon géranium. J'ignorais jusqu'alors quelle en était la couleur. Un rose pâle, plutôt clair en fait. Les couleurs sont dures à décrire. Pour te représenter ce rose, je dirais ce rose que l'on peut voir dans le ciel juste avant que le soleil se lève.
Gilles. 10 et 11 août. Par courrier postal.
Le soir, Chloé, tombe maintenant sur la journée grise. Le travail réalisé ces jours-ci est derrière moi. Ce moment où la tension retombe, où l’esprit flotte en attendant de se projeter sur quelque idée neuve. Il faudrait se poser, faire le vide, se laisser prendre par la « zénitude ». Ne plus regarder l’ordinateur, l’imprimante, les pinceaux. Laisser le stylo dans le tiroir. Sortir dans le léger crachin pour se mettre devant l’océan, le respirer. Ce serait bien là, maintenant, d’écrire un poème. Ou dormir. Laisser venir les rêves. S’avancer dans la lumière, l’espace, comme toi sur la plage anglaise, la lumière qui plus que celle du jour est celle qui brille en nous pour peu que nous la laissions grandir.
L’art, la poésie, Chloé, ce n’est pas la sagesse, le calme, la mer d’huile. Ou bien c’est la mer d’huile, mais avec la conscience de toute l’ombre qui est sa matière, sa profondeur. L’art, la poésie, c’est un pacte avec « l’intranquillité » (un mot du poète portugais Fernando Pessoa). Nous marchons sur un fil. Le sable de la plage, tu en as fait l’expérience, peut être mouvant.
Chloé. 5 février 2010, 20h 54.
Sur un point je me suis sentie immédiatement un désaccord avec toi, dans les commentaires, concernant particulièrement la visée. En effet, tu poses :
"La poésie est une pratique, un mouvement, non une essence qui serait présente ici ou là. Elle n'est pas quelque absolu que distinguerait un critère intransigeant."
Je crois au contraire qu'elle "est" par essence. La volonté de l'écrire, le choix de l'aider à accoucher du poème, le devoir auquel on s'astreint, le désir superficiel qui peut la titiller ou encore la croyance en sa forme visible et/ou audible, cela tient au gré de l'intelligence et de l'esprit. Or, tu l'avances plus haut toi-même : "... le poète, lui, attend, ou traque, des révélations...". Une révélation ne peut être visée, c'est justement la caractéristique des révélations de surgir au moment où l'on s'y attend le moins. Et ceci, je crois, n'enlève en rien le fait que la poésie est une pratique, un mouvement, comme tu le dis. Mais je ne peux pas te laisser dire qu'elle n'est pas une essence, car cela même reste à prouver. Mieux vaut encore laisser planer le doute et la question ouverte. La poésie pourrait-elle être une essence en même temps qu'elle est mouvement ? Quant à la visée, comment viser quelque chose qu'on ignore ? On vise forcément quelque chose que l'on a identifié dans l'Etre, consciemment ou inconsciemment. Selon moi, la poésie n'est pas ce morceau de bois qui deviendra chaise ou table, elle deviendra ce qu'elle est déjà ; mais, soudain rendue à l'air et aux sens humains, elle deviendra extérieure. C'est pour cela que je soutiens qu'elle est Essence. C'est mon propre jugement à l'heure d'aujourd'hui et il se confronte au tien.
Gilles, 11 février, 20h 57.
Quand j'aurai l'esprit léger les mésanges auront des dents. Mais je fais de mon mieux pour maintenir sa ligne de flottaison au-dessus du niveau de l'ombre.
Je te tiendrai vite au courant de l'actualité finistérienne et de l'avancée de mes travaux et réflexions. Et je penserai à toi qui t’avances sur une nouvelle route. Salut aux mouettes du canal et au cygne (si tu le revois).
Chloé. 22 mars, 20h 40.
Je te réponds en mangeant des topinambours. C'est bizarre, c'est entre l'artichaut et la pomme de terre... Pensée du soir : Un sage sans humeur est un topinambour.
Gilles. 22 mars, 21h 12.
J'avais une pensée en réserve, je te la livre : Un sage sans humour ni amour est un crétin. Mais tu m'obliges à en improviser une autre : Un homme sans topinambour ni trompette est un homme à pas de loup.
Que le soir du printemps soit doux à tes épaules.
Chloé, 24 mars, par courrier postal.
Je veux te faire l’unique témoin de ce moment vécu, cet après-midi, autour du canal, aux alentours de dix-sept heures. J’étais chez moi dans une humeur végétative (je hais ce mot) quand soudain j’entends des gouttes sur le carreau, la pluie, la divine pluie ! D’abord je souris, puis je bondis hors de chez moi, je cours, j’ai envie de pleurer de joie tellement je suis près de sentir la pluie sur moi, enfin je peux marcher, les gens se mettent à l’abri, j’ai toute la place pour moi, la place, ma place, là sous des trombes d’eau, je pleure, je l’avais priée et elle est venue, je sens chaque fleur sur mon passage, les roses, les blanches, les jaunes… Toutes me parlent, je ne sais plus où donner de la tête, je ne pense à rien d’autre, enfin les angoisses me lâchent, enfin je pleure des larmes épurées et claires. Puis le soleil a réapparu et, le cœur léger, les cheveux dégoulinants devant les yeux, je remonte chez moi me sécher.
(…) Et je ne peux m’empêcher de regarder cette image dans ma tête du canal serpentant jusqu’à l’océan et se jetant dedans avec confiance. Que les changements éprouvent cette confiance, sang vital du cœur !
Gilles. 5 avril, 23h 13.
Tout dépend de ce qu'on attend de la poésie, de ce qu'on veut y mettre de soi-même, et au-delà de soi-même : de ce qu'on vise avec elle et par elle. Ce qui se joue pour moi, c'est le désir, l'ambition de vivre le mieux et le plus haut possible (pour moi) l'expérience de la poésie, de m'approcher d'une parole essentielle, centrée le plus justement possible. Je vise plus des poèmes de méditation que des poèmes d’expression. Qu'il y ait là de l'oiseau, du vol, de la légèreté – plutôt de l'allègement, c'est-à-dire de la sublimation – je le crois, mais fragiles sont les oiseaux. A propos d'oiseaux, j'ai vu aujourd'hui mes premières hirondelles (ou martinets?)
Gilles. 8 avril, 15h 06.
Tu es au début d'une voie dont ni toi ni moi ne pouvons savoir où elle te mènera (mais les sirènes ne sont pas des stratèges). Au moins partageons-nous ceci qui me paraît essentiel : la conviction que la poésie est une affaire spirituelle.
Chloé. 8 avril, 16h53.
"La conviction que la poésie est une affaire spirituelle." Ça oui !
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