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LES MOTS

NE MEURENT PAS

SUR LA LANGUE

 

Un livre paru en mars 2014 aux éditions Isabelle Sauvage.

(extraits)

 

 

 

Larguant les amarres…


 

Ecrire (et ce serait cela, poésie) ne devrait être qu’essayer de se porter au point le plus haut où, en l’exercice singulier d’une voix, la nôtre, notre langue (ici appropriée, mais à d’autres faisant signe) saurait faire tinter un peu le bronze. Ici, bol ou gong lance des vocables dans le silence.

 

 

La poésie n’est pas la prose, dont elle diffère par un certain travail du sens, une autre façon de travailler le sens et de laisser le sens travailler dans la langue. Elle est l’autre de la prose. Mais cette parole autre, est-ce une parole sacrée ? Un Verbe ? Une voix divine en l’homme ? Ou celle de quelque démon ? Un chant d’outre-ciel ? Une voix d’outre-mort ?

 


La poésie n’a de raison qu’à être, dans la démesure d’une langue qui en rupture avec la platitude informative des défenseurs d’une illusoire objectivité sort de ses gonds, ouverture de sens

 

  

Seule fait poésie dans la langue une certaine force de flamme qui la brûle, ou de glace qui la gèle. Elle se situe donc aux limites de la langue, là où celle-ci est près de se perdre en combustion, ou se fige. De là à dire que la poésie est à l’intérieur de la langue la ruine même de la langue, qu’elle est effondrement de la langue…

 

 

Toujours prise dans l’implication réciproque du noué et du dénoué, autant à mettre en évidence le nœud qui est la pierre noire incise en toute parole qu’à se délier dans le chant.


La poésie a maille à tricoter avec le chant et l’imaginaire, qui est largage d’amarres du sens. Et le poète, plus qu’il ne la travaille, est travaillé par la langue. La poésie est conflit dans la langue, travail de rupture et travail d’harmonie. Cela au moins où et quand la langue s’est figée de logique. La poésie est désormais écart, mais rappel nécessaire.

 

 

La poésie est voix en l’homme de l’énigme, du mystère qui, se disant, se donne plus qu’il s’éclaire ; vacillement (sinon même déroute), expérience du vertige entre angoisse et extase. Mais elle est dire, déploiement de la parole en relance du temps où elle était le dire du vivre, le vivre-dit.

 

 

  La poésie parle en charme, irradiant le sens de présence. Elle déroute la signifiance. Elle est dire de la présence (de son auteur l’être-là, au monde, et l’être-là du monde en lui, dans son accueil, son ouverture).

 

 

L’œuvre, si œuvre il peut y avoir, est à arracher au bavardage, à défaire de toute complaisance, dans la recherche d’un essentiel du dire, d’un dire essentiel, du moins dans l’exploration du sens (le mot qui m’est venu spontanément et que d’abord je n’ai pas voulu écrire est “affouillement“) – moins la quête du sens, d’un sens qui serait à découvrir parce que déjà là, que l’infini travail du sens… Et c’est dans le poème, l’écriture poétique en décalage du discours convenu de la prose, que cela au mieux peut se faire.

 

 

Dans l’actuel état de crise de la langue, avivée par l’emprise de la grande mélasse médiatique, ne serait-ce pas le rôle, la mission, de la poésie de sans cesse travailler à la restauration de la langue comme matière et mouvement de la liaison de l’homme au monde, du dire de l’expérience humaine fondamentale que chacun a à vivre et qu’il vit dans sa singularité ?

 

 

Il ne s’agit pas d’écrire dans une langue qui dénie la brisure, mais dans une langue d’après la brisure, le travail de disruption, déconstruction, critique, ironie, dépouillement qui a marqué le vingtième siècle jusqu’à devenir mode dans une certaine complaisance au désarroi.

 

 

Les deux pôles de la poésie : le flux, le débordement, la vanne ouverte dont il suffit d’accueillir le flot – et le difficile arrachement au silence. Certains jouissent d’une aisance en poésie, d’autres sont en lutte pour faire venir des mots, mais alors pourquoi cet acharnement, cette volonté de poésie, ce désir de poème, cette angoisse du dire ? 

 

 

La poésie entre éruption et disruption.

 

 

 

Creuser sans fin le puits de la solitude pour y entendre, qui murmurent, tant de voix nocturnes.

 

 

Les mots ne meurent pas sur la langue, mais d’où venus comme étincelles dans cet espace de nuit ? Et pour dire quelle présence au vent qui les emporte ?

 

 

Pratique de la poésie et réflexion sur la poésie vont en attelage incertain, conjonction tiraillante à fouailler l’obscur.

 

 

Sur l’arête où se lient vie et mort la poésie est feu qui couve d’originels incendies, flamme à laquelle se brûle celui qui la porte – oui, torche éclairante, néanmoins complice du mystère nocturne.

 

  

Il faut imaginer Orphée heureux. Non comme héros pleurnichard romantique, mais comme esprit sublime dans l’après-deuil. Il fallait qu’il se retourne : n’avait-il pas compris qu’il ne ramènerait jamais d’Eurydice que l’ombre ? Et le voici qui vit à jamais dans la lumière d’Eurydice.

 

 

Impossible poésie…

 

 


Quand elle ne se laisse pas prendre dans le filet des contingences de peu de sens c’est dans l’extrême singularité que se révèle au mieux et se livre en sa profondeur la densité énigmatique de notre essentielle condition.

 

 

La poésie, expérience vertigineuse en bouleversement de l’Être dans l’éclosion de la parole, mange mon sommeil. Travail en nuit jusqu’à l’insomnie. Réveil en pensée.

 

 

L’approfondissement de l’expérience ne va pas sans une lutte contre le poids de l’ego. Nécessaire pour cela de ne pas rechigner à affronter ses propres démons, et c’est dans ce combat que l’ego perd ses plumes.

 

 

En travail de fondrière l’œuvre ajoure le noir.

 

 

Face à face : la poésie-baume, en élusion, dénégation, des profondeurs obscures, comme chant de petits-zoiseaux… et la poésie d’éveil, révélation, surgissement ou émergence du dire.

 

 

Etre conscient d’être toujours en chemin, tendre pourtant vers une œuvre qui serait au bout du chemin : le fantasme de l’œuvre-livre, livre unique, livre-somme, livre essentiel…

 

  

La poésie est force d’amour qui, en travail de la langue, me dévaste pour m’épanouir au-delà de toute identité. Parole d’un homme en perdition pour une nouvelle naissance.

 


L’œuvre comme concentration de la parole : en elle quelqu’un se précipite, se fond, s’anéantit, la menant en sens, en expérience le plus loin possible.

 

   

Taraudé, laminé, (ravagé ?) par l’expérience de la poésie.

 

 

Prendre acte de ce qui se détache comme vêtements inutiles qui tombent, peaux de reptiles qui partent en lambeaux. Ainsi, peu à peu, se désencombrer.

 

 

Ombre et lumière, c’est le monde, notre vie. C’est tout l’homme. C’est la dialectique de la tragédie, le grand jeu de l’énigme : ce qui est toujours à vivre, toujours à penser, toujours à dire. Et le dire de l’ombre/lumière, c’est la poésie. Ou simplement le Dire.

 

 

Arthur Rimbaud, Isidore Ducasse et le surréalisme comme maîtres en « déraison ». René Char et Julien Gracq pour ouvrir la voie d’une écriture ample et généreuse. Le romantisme allemand et Rainer Maria Rilke pour élargir le champ spirituel de la poésie. Paul Celan pour faire tomber le dernier clinquant de la rhétorique…

 

 

Et chacun de dire ce qu’il peut, comme il peut, de l’expérience humaine, vécue par lui en singulier et dite en sa propre langue.

 

 

L’œuvre n’est pas la somme de mes traces littéraires, mais la construction de langue en laquelle je tente de m’accomplir, quoique m’effaçant, et qui resterait en témoignage, en don.

 

 

Des poètes tels Paul Celan ou Nelly Sachs nous enseignent que la poésie n’a de sens qu’au plus aigu d’elle-même, à l’extrême d’une expérience personnelle, dans l’enjeu d’une mise en question totale, dans une saisie de l’abîme auquel elle répond par la dignité de son sens et de sa forme pour sauver de l’Être en un geste d’affirmation qui répond au néant.

 


La mort en sacrifice d’Orphée a assuré son entrée définitive dans l’intemporel : il fallait qu’il meure pour triompher de la mort. Mais le deuil d’Eurydice l’ayant fait entrer dans une autre dimension, il devait mourir d’une mort violente, sacrificielle, parce qu’il lui fallait payer le prix de la poésie qui lui avait été donnée par Apollon, payer le prix de son accession à la divinité en tant que poète-même, dieu de la poésie. Il lui fallait, achimiquement, transformer la douleur en lumière.

 

   

A l’encre noire sur le fronton de sa demeure le solitaire voit apparaître un mantra solaire.