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NEUF CORDES

 

 

Présence d’Orphée

 

 

 

Orphée, ne te retourne pas ! Le chant qui t’a ouvert les portes de l’ombre t’accompagnera sur la terre aimante et l’océan généreux. Quasi divin, tu porteras la voix d’Apollon et, dans l’amour d’Eurydice, ton poème aura des ailes de cygne. Et tu seras, tel Pégase, qui d’un coup de sabot fit jaillir l’eau baptismale des poètes, invité céleste. Orphée, ne te retourne pas ! Dans le cœur d’Eurydice est ta confiance et sa main bientôt sera dans la tienne. Garde en ton cœur le secret des Enfers, mais à la vie encore viens en toute innocence. Tu chanteras pour ceux qui n’ont pas la voix heureuse, tu seras aimé des muses et les folles ménades te seront soumises. Orphée, ne te retourne pas ! Devant toi est un monde à jamais nouveau et tu verras, chaque jour, dans les yeux d’Eurydice se lever l’étoile du matin. Ou bien, si tu te retournes, sache faire de ta douleur, en alchimie poétique, une lumière.

 

 

Dans l’éblouissement des bûchers du souffle chante Orphée sur la lyre divine et les loups se mêlent aux arbres sur la voie des Muses, et les pierres sourient dans la nuit sans douleur. Clandestin solliciteur de foudre et toujours c’est dans la fermentation d’un sommeil étoilé qu’il recueille d’Apollon les signes à déjouer la détresse. Un bruit de chaînes fait tomber le silence dans les abîmes de la mélancolie, mais la main des hommes lui est tendue quand le feu de la solitude transperce les fenêtres dénuées de clarté. L’enchantement matinal sur neuf cordes vaut mieux que la rose mendiante ou le couteau sanglant et, si le désespoir est une aubépine vigilante sur la route qui mène au-delà de la mort, un chant bien posé fait pousser une fleur solaire. Orphée paraphe le seuil de l’éternité.

 

 

D’Orphée en son chant, qui sait la langue ? Tant de mots arrachés à l’arbre à paroles, ou portés par le vent des oiseaux… Mais sont-ce bien des mots en cette langue d’ailleurs ou de nulle part, ou de la gorge sons surgis dans l’instinct ? Les déchiffrer ? Peu importe. Nul ne s’y frotte. Seuls comptent le chant, la voix d’Orphée, telle qu’apparue en cette nuit. Ainsi, dans l’ombre lunaire de l’arbre, en appelle-t-elle aux étoiles. Entre prière et cri, chuchotement et stridence, une voix de terre et de ciel éveille les ombres calcinées, dénie les fleurs moroses, étend sa main lumineuse sur les cœurs éperdus, fait naître des dieux entre lande et forêt, enfin lève les draps de l’aurore.

 

 

Orphée chemine parmi la foule, tenant un lys dans sa main gantée de mauve. Comme il va d’apparence nonchalante on croirait l’homme désinvolte, mais c’est qu’il cache aux yeux communs sa douleur, parce que, à dire vrai, il se tient désormais à quelques pieds au-dessus de la réalité. Orphée, sur le boulevard, s’accoude au bastingage des morts et, s’il entre dans une librairie, c’est pour y acquérir L’Enfer de Dante dans l’espoir d’y trouver Eurydice. Ou bien il aborde la passante aux yeux de jais dans l’espoir d’un oubli définitif. Mais elle sait que d’un tel homme éperdu on ne peut rien attendre et c’est maintenant vers une gare qu’il se dirige, une gare d’où quelquefois partent des trains qui s’enfoncent dans la nuit diamantaire où les rêves ont la couleur des souvenirs. Mais Orphée, pas plus qu’un autre, ne trouvera son chemin dans la salle des Pas perdus tandis que chante Eurydice au royaume des Ombres.

 

Orphée passe les frontières comme on franchit la ligne du cœur. Il escalade des himalayas de sentiments écorchés et voit des années glisser dans l’embrasement d’un temps corrompu. Il lui faut tordre ses souvenirs dans l’instance des dynamites, sans souci d’une explosion à griffer le ciel et, si bat encore son cœur dans le bruit des bottes mercenaires, c’est qu’il lui reste assez d’œillères à mettre sur la chaîne des jours. Orphée s’aveugle des neiges orphelines et trace des signes rouges dans l’insomnie que sillonnent des météores qui ont nom Eurydice. Il erre dans les millénaires hérissés de consonnes et attendris de voyelles. Il met la main aux ruches pour saisir le miel et, pour ne pas plier sous le poids des substantifs imbéciles, il garde le silence et soupire dans l’ombre où vacillent des astres incertains. Orphée ne vit que d’une souffrance sans pardon, avec pour seule patrie la tristesse d’une amante effacée. Et peu importe à son âme crucifiée le héros qu’il fut – et c’est insouciant qu’il se livre à celles qui, par dépit d’amour, vont le déchirer.

 

 

L’océan crie la douleur d’Orphée. Nul besoin de tempête pour cela. Son amour blessé nage entre deux eaux, près du rêve perdu d’Icare, et se taisent les sirènes sur son passage. L’un et l’autre croyaient aux splendeurs célestes, d’où un faux pas les fit choir et dans les algues ténébreuses maintenant ils n’ont pour compagne que leur douleur, avivée de sel. Orphée, en quête de l’ombre d’Eurydice. Icare en remords de la fonte de ses ailes. Et l’océan peut bien paraître, en surface, apaisé, des bouillonnements profonds attisent sa peine ; la tristesse lui est souveraine, et tendre il est aux âmes blessées. Orphée n’a plus sur les lèvres qu’un chant silencieux, et le regret d’Eurydice dans ses larmes. Ainsi l’esprit des océans peut-il être trompeur : quand il nous montre une face paisible, c’est qu’il garde en lui sa tempête, tel qu’en latence un volcan a le sommeil qui gronde. Et le chant des sirènes est la voix de cette grande douleur océane qui, sublime, s’inscrit dans le cahier d’une mythologie apocryphe. Mais qui est cette femme, déesse ou non,  qui marche sur les eaux ?

 

 

Orphée part sur les routes avec pour seul viatique les lois de l’hospitalité. Dans la poussière et la fumée qui effacent l’horizon il tient la main des enfants tristes. L’amitié d’Apollon le guide dans les chemins creux. Le parfum d’Eurydice se mêle aux gentianes. Sa mémoire ne retient de souvenirs que la couleur du ciel. Il a le cœur ouvert à tous les vents, mais évite de s’approcher du feu. Il lui arrive, au bord de l’océan, de guetter la venue des princesses du royaume sous-marin. Il sait que bientôt, dans une île, des femmes aimantes brûleront de l’encens pour lui et que des hommes, aux quatre coins du monde, liront dans ses chants le mystère des étoiles. Orphée passe et disparaît. Orphée au fil des siècles porte d’autres noms. Orphée : l’âme errante de la poésie sur la terre.


Note à propos d’Orphée

 

 

 

 

 

Fallait-il qu’Orphée eût à vivre en un deuil irrémédiable, répandant ses larmes dans la compassion admirative de ses auditeurs ? Mais alors comment comprendre que dans le sillage d’Orphée se soit élaborée la sagesse orphique dont l’ésotérisme métaphysique s’est défait de tout dolorisme ? D’où cette idée : et si ce n’était pas en raison d’une impatience maladroite qu’Orphée s’était retourné ? Et s’il avait eu conscience de se faire flouer par les dieux qui ne lui confiaient en son cheminement vers une lumière retrouvée qu’une ombre, une Eurydice qui, d’avoir été morte, n’aurait plus jamais été pleinement vivante ? Ce n’était qu’un fantôme qui le suivait au sortir des Enfers, un fantôme qui n’étant à ses côtés que la présence de la mort l’aurait consigné dans un deuil impossible. En se retournant sur cette Eurydice illusoire Orphée prit acte de son inéluctable disparition et c’est dans la reconnaissance de sa solitude nouvelle qu’il trouva la force, accomplissant le deuil, de dépasser sa douleur pour porter, dans la pure présence d’Eurydice, son chant à une hauteur déliée de toute complaisante subjectivité.

 

 

 

 

 

 

 

NOTE

 

 

 

 

 

 

 

NEUF CORDES (Présence d’Orphée)

Ce texte écrit en juillet 2010 a fait l’objet d’un livre d’artiste réalisé par l’auteur en neuf exemplaires à l’occasion de l’exposition Orphée, ne te retourne pas ! (Médiathèque Georges Perros, Douarnenez, mai-juin 2011). Il a été partiellement publié dans la revue Rehauts, N°28 (automne-hiver 2011).