PORTEREZ-VOUS DU SEL AUX GENS DE LA MONTAGNE ?

extraits

parution : La Sirène étoilée, 2018

"...Les “ gens de la montagne ” seraient-ils ces êtres d’un monde autre, géants d’un autre espace, d’un temps autre que celui de notre indigente chronologie, détenteurs d’autres forces, d’autres savoirs, d’autres énergies, auprès desquels j’aurais tout ( ou presque ) à apprendre ? Grands esprits énigmatiques, génies de la hauteur, complices du ciel et des nuages, du soleil et de la lune, esprits du surhumain ( ou du pleinement humain ) qui n’est pas hors de portée de celui qui va vers eux en leur portant de cet esprit de l’océan, le sel, qu’il a su recueillir dans la cristallisation de l’eau ensoleillée – sel détenteur donc de toutes les profondeurs, l’obscurité sous-marines. L’homme, cet être du milieu, est le point de rencontre de ces deux extrêmes. D’une telle charge il préfère ne pas être conscient et la tenir sous le boisseau, mais qu’il l’assume et il pourra s’épanouir dans une autre dimension, prenant toute son envergure. Cela, toutefois, n’est pas sans danger : dans un tel élargissement la folie menace. Au moins cela est-il mission de quelques-uns ; d’où l’art, la poésie – seule magie encore valide en l’absence de dieux à invoquer ( ou réduction de la magie dans l’humaine dimension, possibilité d’une quatrième dimension ), expérience du divin, cette grandeur au cœur de l’homme, plénitude de l’esprit de l’homme, d’où naquirent les dieux dans des mythes qui eurent fonction de mettre de l’histoire dans le silence auquel se heurte nativement l’homme.
Dans quelle mesure entendez-vous la musique du divin, pouvez-vous faire l’expérience du sacré, si sacré est l’élan de l’homme dans l’entière dimension du monde ? Dans l’absence ( “ l’écart ”, disent certains6 ) des dieux seul règne désormais le démon de l’analogie7, non quelque diable en envers d’un mono-dieu, mais “ démon ” à la grecque, énergie, souffle encore non contraint par la raison étroite. L’analogie, c’est liaison déniant les coupures de l’analyse, élucidant des correspondances, prenant acte de l’infini mouvement des métamorphoses et ce n’est pas une vaine idée que celle qui établit une concordance entre la profondeur et la hauteur, entre le sel de la mer et celui de la montagne, puisque sel n’est pas uniquement recueilli sur les rivages et que, rose, en altitude il a une autre finesse..."

"...Si elle a, ne fut-ce qu’en mémoire, commerce avec les dieux la poésie est polythéiste plus que mono et surtout pas tenue par quelque dogme. Car les dieux sont images de la diversité des forces qui unissent le monde et les préoccupations de l’homme. Et il n’y a de dieu, hors la contrainte de toute église, qu’en épiphanie, événement, surgissement. Le dieu avant d’être notion est expérience et s’il n’y a qu’un dieu, quel qu’il soit, voyez comme il se fait pluriel.  Fantasme, les dieux, certes, mais ce n’est pas pour autant qu’ils sont irréels. Le fantasme a sa réalité, qui n’est pas celle de l’ordinaire raisonnable. Il a sa logique, qui est bien partagée quand elle est collective, ainsi qu’il en est quand il s’agit de dieux. Les fantasmes ont leur vérité parce que toujours ce qu’ils disent, ou laissent entendre, n’est pas écrit sur du vent mais sur de l’expérience, de l’existence, de l’inquiétude, du questionnement et, s’ils ont réponse à tout c’est qu’à eux de vraies questions sont posées. Julien Gracq écrit quelque part (je viens d’en lire une citation dans un article du journal Libération) que ce n’est pas de vérité que nous avons besoin, mais de révélation. Révélation : dévoilement, mise en évidence, éclat dans la conscience, épiphanie. La vérité, elle, est froide ( luminescence et non incandescence ), ne s’établissant qu’au terme d’un raisonnement qui en a constaté le bien-fondé. Ainsi le poème n’appartient-il pas au discours qui est le flux de la prose, il danse sur le fil d’Ariane, dont il sait qu’il ne mène qu’à une illusion de minotaure et ne sert qu’à sortir de ce labyrinthe qu’est notre humaine condition...."